Le Dimanche des Mères

le-dimanche-des-meresAngleterre, 30 mars 1924. Alors que les domestiques ont droit à leur jour de congé pour ce qui est nommé « le dimanche des mères », la jeune Jane Fairchild prend sa bicyclette pour passer sa journée comme bon lui semble. Elle n’a en effet personne à qui rendre visite, elle qui est orpheline. Elle a dit à Mr Niven, son employeur qu’elle allait lire dans la campagne anglaise et profiter du soleil qui rend cette journée encore plus unique. Mais en vérité, Jane se dirige vers la maison de son amant, le jeune Paul Sheringham, fils d’un couple d’aristocrates. Le jeune homme doit se marier dans deux semaines, avec une riche héritière. Mais alors qu’il doit rejoindre cette dernière pour le déjeuner, il a du mal à quitter son lit et Jane qui l’y a rejoint. Il prend tout son temps pour se préparer, comme s’il voulait faire durer cet instant le plus longtemps possible. Lorsque Jane se retrouve seule, elle explore la maison, complètement nue. Elle ignore alors, dans ce moment d’intimité, qu’il s’agit d’un de ses derniers moments de légèreté…

Dans ce court roman, Graham Swift écrit avec poésie et sensualité une journée décisive dans la vie d’une jeune domestique, Jane Fairchild, et pour les aristocrates qui l’entourent. Une journée dont personne n’aurait pu deviner le dénouement, et qui s’étire, avec une certaine langueur, sous la plume de cet auteur, qui sait si bien capter le regard de son héroïne. Un regard qui navigue entre les époques : on suit ainsi Jane à 22 ans mais aussi à plus de 80 ans, lorsqu’elle se remémore cette journée, sorte de point de départ de sa destinée. Elle sera marquée par la littérature, elle qui adorait arpenter la bibliothèque de Mr Niven, lui empruntant ses romans d’aventure, et qui deviendra plus tard une romancière à succès. Une romancière qui aura capté avec talent cette époque de la Grande Guerre, et des années qui suivirent. Où les voitures ont remplacé les chevaux. Où les domestiques se font de moins en moins nombreux. Où de nombreux fils ne sont pas rentrés chez eux. Comme ceux des Niven, ou encore des Sheringham, dont Paul reste le dernier représentant. Ce jeune homme semble abstrait, idéalisé, comme illuminé d’une certaine aura, qui le fera briller aux yeux de Jane pour de nombreuses années. Il est ce jeune éphèbe qui succombe aux tentations et cache bien son jeu auprès des siens, mais qui est dépeint avec tant de tendresse qu’il semble bien difficile de le détester. Il semble prisonnier d’un destin et d’une époque qu’il n’a pas choisis.

Les destins de Paul et de Jane sont intimement liés en ce 30 mars 1924. Amants depuis des années, ils savent que leur relation touche à son terme. Car Paul doit se marier avec une jeune femme de sa condition. Mais il n’est pas pressé de rejoindre sa promise, et ne cesse d’aller et venir dans sa chambre, observant sans retenue Jane, restée couchée sans aucune inhibition. Jane se perd alors dans une certaine contemplation, revoit leur rencontre, leurs moments ensemble, réfléchit à sa condition de femme et de domestique. Graham Swift navigue entre cette douce journée, sans aucun interdit, et le futur de Jane. Il use de répétitions aussi bien dans le fond comme dans la forme pour mieux marquer les pensées de son héroïne. On ressent une certaine langueur dans la description de cette journée, comme si le temps était suspendu, pour que Jane puisse observer chaque détail, et mieux se le rappeler par la suite. Le roman est fait de nombreux silences, qui au fur et à mesure de la journée se font de plus en plus pesants. Il émane une certaine beauté de ce roman, empreint d’une grande gravité, mais qui n’étouffe jamais le lecteur. C’est un roman d’une grande poésie, parsemé ça et là d’une certaine brusquerie, voire même d’une vulgarité assumée, dans les termes employés. Comme pour réveiller le lecteur, le sortir de sa léthargie, de cette journée printanière où souffle une petite brise… qui emporte les personnages. Et nous emporte, nous aussi. Alors un grand merci à Valérie pour cette belle découverte !

« Le Dimanche des Mères » est disponible aux éditions Gallimard.
140 pages. Janvier 2017.

« Le Dimanche des Mères » fait partie de ma sélection pour le Mois Anglais, organisé par Chryssilda et Lou.

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8 réflexions sur “Le Dimanche des Mères

  1. Tu me donnes envie, je ne connais que de nom l’auteur. Mais ayant suivi la série anglaise Downton Abbey, ton billet – sur l’évolution du temps, la modernité, l’histoire d’amour entre gens de classes différentes – j’ai l’impression d’être de retour dans la série ! donc je note

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